Camille Dumond

Vit et travaille à Genève et en Normandie

Camille Dumond

Son oeuvre à
Saint-Flour

Si je ne peux pas danser

Ils sont des temps morts qui font le jeu de la fin des temps joyeux, et dont la pulsion de vie s’évalue à l’aune des réajustements perceptifs et tactiques dont ils constituent l’occasion inédite. La dislocation accélérée des corps et des subjectivités, accompagnant celle de nos libertés fondamentales, rendue manifeste par les effets de la « distanciation sociale », nous enjoint ainsi à interroger le sens profond (certain·e·s diront « l’essentialité ») que l’on confère à la vie collective et aux modes de liaisons qui s’y attachent. Le travail de la plasticienne et vidéaste Camille Dumond, ancré dans un rapport tant empirique que poétique à la communauté et au territoire, présente une perspective particulièrement stimulante pour observer la façon dont nos modes de socialisation territorialisés s’articulent à la question identitaire ainsi qu’à celle de l’expression des libertés, tout en reposant sur un ensemble de codes socio-culturels et langagiers, de règles tacites et de hasards ritualisés. L’aéroport – lieu des flux néoliberalisés et des communautés disparates et éphémères -, le club – aire d’évasion fantasque -, le parc – tout terrain des rassemblements populaires -, ou encore la traduction – langage pluriel des altérités – sont ainsi quelques-uns des lieux communs composant l’architecture des vidéos de Camille Dumond, où figurent des communautés transitoires mues par des jeux de pouvoirs et par l’expression collectivisée du politique. Indissociables de leur environnement direct, de leurs origines, de leurs luttes ou de leurs fantasmes, sans y être pour autant réduits, les individus figurant dans ces vidéos adressent des problèmes d’incarnation et d’authenticité qui participent de stratégies émancipatrices, formulées à l’encontre de cadres normatifs entravant l’expression de leur épaisseur psycho-culturelle ou de leurs libertés.

Invitée à réaliser un projet dans le cadre de la Biennale de Saint Flour, où les rassemblements, comme partout ailleurs, sont limités, Camille Dumond répond donc par une invitation publique à la fête. Si l’on conviendra que les fêtes les plus réussies sont souvent les plus spontanées, leur empêchement contextuel et les contraintes liées à leur mise en œuvre (souvent officieuse) font, ces temps-ci, de la fête une véritable programmatique, mais aussi un enjeu éthique soulevant un certain nombre de questions aberrantes : dérogeons-nous en dérogeant sans motif listé ? Sommes-nous réuni·e·s en l’absence de première nécessité ? En dérogeant au cadre de la dérogation, attestons-nous sur l’honneur l’essentialité du superflu ? A quel périmètre correspond notre heure de sortie des champs obligatoires devant être cochés ? Attentifs ensemble, que véhiculons-nous ?
Le projet de Camille Dumond formule une hypothèse collective impliquant de faire corps, comme on fait société, avec deux formes artistiques vouées à constituer des points de rassemblement festifs. D’une part, une double installation, implantée en « ville haute » et en « ville basse » de Saint Flour, constituant le cadre élémentaire d’un espace ouvert de rassemblement, sous la forme de deux arches métalliques identiques, sur lesquelles sont agencées des sphères en céramique – qui sont non sans rappeler l’esthétique minimaliste et facétieuse de la boule à facettes, symbole pop(ulaire) de la fête et expérience renversante de la diffraction du regard. D’autre part, un film semi documentaire, réalisé en collaboration avec les élèves du collège de la Vigière, situé dans la partie basse de la ville, cherchant moins à poser les termes et conditions de l’organisation de ce projet de fête qu’à formuler les désirs qui le sous-tendent, les langages et les imaginaires qu’il convoque. Par la prise de parole, l’enquête ludique, les repérages, la confrontation de différents univers sociaux, les adolescent·e·s du collège expérimentent leur capacité de projection dans les formes imprévisibles du divertissement collectif, mais aussi les codes sociaux, la charge culturelle et les enjeux politiques qui structurent la formalisation des festivités. La préparation de cette hypothétique « fête du milieu », qui entend rassembler momentanément, au sens géographique comme social, les villes haute et basse de Saint Flour, est finalement prétexte à un autre évènement : la constitution d’une communauté composée d’habitante·s de la ville, de collégien·ne·s, d’organisateur·rice·s de la biennale et de curieux·ses, réunie autour d’une question existentielle : notre capacité de projection collective est-elle une fête ? Le projet de Camille Dumond met ainsi en pratique une théorie de l’évènement par glissement sémantique : A l’ère du sans contact, est-ce se faire un film que de projeter une fête ? La projection d’un film est-elle une idée lumineuse ? Le milieu peut-il être marginal ?
Comme souvent dans le travail de l’artiste, la constitution de communautés territorialisées expérimentant collectivement les modalités du vivre-ensemble et de l’interculturalisme est l’occasion d’entreprises réparatrices contribuant à mettre au jour l’opacité inhérente à chaque individualité, et à formuler une critique des modes de subjectivation normatifs entrepris par les idéologies néolibérales, sécuritaires, et parfois coloniales. Ce mode opératoire, qui fait œuvre de processus relationnels fondés sur la rencontre, l’échange verbal, la confrontation sociale ou culturelle et la transmission, rappelle ce que le poète et essayiste Edouard Glissant désigne par « pensée archipelique » : « une pensée non systématique, inductive, explorant l’imprévu de la totalité-monde et accordant l’écriture à l’oralité et l’oralité à l’écriture. »1
L’hypothèse de la fête, dont les enjeux politiques et sociaux prennent ces temps-ci une ampleur inédite, offre ainsi une alternative (fut-elle simplement de l’ordre de la projection) aux modalités restrictives de mise en relation des corps sociaux, qui ne semblent, ces temps-ci, ne s’établir qu’au moyen de connexions technologiques polymorphes et insondables, accélérant par là-même les logiques d’un capitalisme numérique et financiarisé œuvrant à la toujours plus sournoise segmentation et isolation des individus. Elle souligne aussi que les relations, au sein d’une société, se construisent autour de formes libres et imprévisibles, d’espace-temps dérogeant aux injonctions rationnelles, productivistes ou sécuritaires, et que les luttes peuvent être joyeuses.
Faussement attribuée à l’anarchiste Emma Goldman, mais n’en dénotant pas moins le point de vue qu’elle exprime dans Living my life, écrit dans les années 1930, l’idée conclusive est la suivante : « Si je ne peux pas danser, je ne veux pas prendre part à votre révolution ».

Julie Sas

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“Si je ne peux pas danser”